Viré. Du jour au lendemain. Comme dans les films américains. Sauf que là, c'est vrai et c'est lui. Julien s'y attendait un peu mais c'est pas pareil, le pressentiment vague d'une catastrophe et la violence cruelle, ce coup de téléphone à la voix doucereuse : « Ça m'ennuie de gâcher vos vacances mais il va falloir qu'on arrête votre collaboration... » Une petite phrase sans mot compliqué et la messe est dite. Quinze ans de services, plus ou moins loyaux certes, mais quinze ans quand même, balayés par ces mots, une vie de travail envolée, disparue de la mémoire collective. C'est comme si on l'effaçait lui et tout ce qu'il avait bâti, tout ce qu'il était, tout ce qui faisait qu'il existait. Griffé, raturé. Pire : gommé, rayé. Un héros virtuel supprimé de la mémoire, un avatar qu'on scratche de la base de données.
D'abord, pourquoi ce connard a besoin de lui téléphoner pendant ses congés alors que de toute façon ils ont rendez-vous deux jours plus tard ? Il est vraiment vicieux. Un pervers, ce mec. Il imagine peut-être que cela va le déstabiliser mais là il se plante : Julien est prêt à en découdre. En plus, il est laid, ce mec, petit, gras et gros, le regard fuyant, la voix à peine audible. Quand vous êtes en face de lui, il vous regarde de biais, perplexe comme un boucher devant la carcasse de bœuf qu'il s'apprête à découper sans savoir par quel bout commencer. « Le Nettoyeur » on l'appelle dans la boîte. Il laisse entendre qu'il a été para mais c'est bidon comme tout ce qui émane de lui. Il n'a pas la carrure. Quand il vous tend mollement la main, c'est une anguille poisseuse qui vous crème la peau, un truc vraiment dégoûtant, on a envie tout de suite de se purifier, il faut se retenir pour ne pas cracher dans ses mains, les frotter et les essuyer contre le pantalon.
La rencontre a lieu à heure dite. Il n'y aura pas de scène, rien que du triste et du banal. Quand Julien quitte le bureau du Nettoyeur, la secrétaire, une copine avec qui il a un peu couché dans le temps, le regarde les yeux mouillés :
- Laisse tomber, Francine, dit-il doucement en lui prenant la main.
- C'est vraiment un sale con, murmure-t-elle
- Oui, dit-il.
Et il s'en va le dos droit l'air digne.
Mais les jours suivants, la fureur le gagne progressivement et il sait ce qu'il va faire. Le dernier jour, il jette tous ses dossiers en vrac par terre dans son bureau, pour un peu il aurait mis le feu s'il avait eu une allumette, il dit au revoir rapidement à ses collègues médusés, il prend ses affaires de moto, blouson, casque et gants et il monte au 8e.
- Il est seul ? demande-t-il à Francine
- Oui, mais... Tu n'as pas rendez-vous, répond-elle inquiète.
- Ça va pas être long.
- Oh mon Dieu, dit-elle en se levant.
Il toque et entre sans attendre. L'autre, assis à son bureau, des papiers épars devant lui, le regarde comme s'il n'existait pas, une de ses spécialités et pourtant ce n'est pas facile de rendre quelqu'un transparent :
- Mouais ?...
- Je viens vous dire au revoir, dit Julien en restant debout devant lui, le casque à la main qu'il tient négligemment par la bride de mentonnière.
En poussant un soupir, l'autre se lève. Quand il est face à lui, Julien fait un moulinet brusque avec son casque tenu à bout de bras, il le fait de toutes ses forces, en visant la figure. Il entend un grand cri et un gros crac, l'autre se plie, la gueule en sang, il se prend le visage à deux mains en pleurnichant :
- Mais il m'a cassé le nez, le con ...
Au moment où il tombe, Julien lui balance un deuxième coup de casque encore plus violent que le premier et cette fois il lui explose les dents. Par terre, poupée cassée, rouge de sang, le type geint, il tend les bras pour se protéger.
- Oh mon Dieu, dit Francine sans bouger, les yeux effarés, les deux mains collées sur les joues.
- Tu as vu ? dit Julien en se retournant vers elle.
- Oui, j'ai vu...
- Qu'est-ce que tu as vu ?
- Je ne sais pas... Il a glissé, je crois et il s'est cogné sur le coin de son bureau.
- Oui, c'est ça, dit julien. Appelle le Samu. On dirait qu'il s'est fait mal.
Julien embrasse la fille et part sans se retourner. Personne n'entendra jamais parler de cette histoire et sa vie continuera ailleurs.






